Un géographe de génie :
Eratosthènes (275 - 195 avant JC) était un géographe
hors pair. Après avoir étudié 20 ans durant
dans la célèbre Académie créée
à Athènes par Platon, Eratosthènes était
devenu un touche-à-tout de génie : éditeur
des oeuvres d'Archimède, philosophe, musicien, astronome,
poète, géographe, il disposait de plusieurs cordes
à son arc !

D'ailleurs, c'est même lui qui a inventé le mot "géographie"
(géo = la Terre, graphein = dessiner en grec). On lui doit
en particulier la première carte de géographie fiable
de toute l'histoire de l'humanité.

La carte d'Eratosthènes
La réputation d'Eratosthènes était telle que
le roi d'Egypte Ptolémée VIII Evergète lui
confia vers 235 avant JC la direction de la plus célèbre
bibliothèque du monde antique : la bibliothèque d'Alexandrie.

Le temple de Philae
C'est dans cette bibliothèque fabuleuse qu'Eratosthènes
devait trouver un trésor : les journaux de toutes les campagnes
guerrières effectuées un siècle plus tôt
par le conquérant grec Alexandre-le-Grand, ainsi que les
notes des philosophes et des savants qui l'avaient accompagné
dans ses aventures.

Devant l'immensité des conquêtes d'Alexandre-le-Grand,
une question a forcément germé dans la brillante cervelle
d'Eratosthènes : tout celà, ces mers, ces montagnes,
ces cités, cette immense vallée d'Egypte, en un mot
la Terre, celà mesure combien ?
Ombre et lumière en Egypte :
Eratosthènes avait entendu dire par des voyageurs, qu'à
midi, le jour du solstice d'été à Syène,
au Sud de l'Egypte, le Soleil était tellement haut dans le
ciel que son reflet tombait tout au fond d'un puits et qu'un bâton
(=gnomon en grec) planté verticalement dans le sol ne faisait
aucune ombre sur le sol.

Or, dans la ville d'Alexandrie, il n'en était pas de même
: en regardant l'obélisque, Eratosthènes constata
que le jour du solstice d'été, à midi, cet
obélisque possédait une ombre. Même constatation
avec un gnomon planté verticalement dans le sol.

Eratosthènes était donc confronté à
une terrible énigme : le même jour, à midi,
pas d'ombre à Syène et une ombre à Alexandrie.
Pourquoi ?

Deux hypothèses logiques s'offraient alors à Eratosthènes.
Première hypothèse : la Terre est plate et le Soleil
en est très proche et, de ce fait, ses rayons frappent le
sol de manière divergente.

Deuxième hypothèse : le Soleil est infiment loin
de la Terre et de ce fait, ses rayons sont à peu près
parallèles. Si la surface de la Terre n'est pas plate mais
courbe, alors la différence d'ombre entre Syène et
Alexandrie peut s'expliquer. Et si la surface de la Terre est courbe,
ce ne peut être que parce que la Terre elle-même est
ronde. C'est cette deuxième hypothèse qu'Eratosthènes
choisit.

Certes, plusieurs philosophes avaient déjà avancé
cette hypothèse dans le passé, comme Pythagore qui
faisait remarquer qu'un marin perché en haut du mât
de son bateau voyait plus loin que l'horizon du marin resté
sur le pont. De même, Aristote avait également remarqué
lors des éclipses de Lune que l'ombre de la Terre est ronde,
ce qui semblait indiquer que la Terre n'est pas plate.

Mais c'est Eratosthènes qui devait en apporter la preuve
irréfutable, grâce à son sens de l'observation
et grâce à la puissance de son intelligence.
Rock around the gnomon :
Si la Terre est ronde, alors, forcément, deux gnomons plantés
l'un à Alexandrie et l'autre à Syène doivent
se couper au centre du globe terrestre, si on les prolonge par la
pensée.

Et en ce cas, puisque les rayons du Soleil sont parallèles,
Eratosthènes se dit que l'angle "alpha" au centre
de la Terre entre l'obélisque d'Alexandrie et le puits de
Syène, doit être égal à l'angle que fait
l'ombre de l'obélisque d'Alexandrie. Allez, cherchez donc
un peu dans vos souvenirs de l'école primaire : les angles
"alpha" sont tout bêtement les deux angles internes
d'une sécante de parallèle. Vous n'avez quand même
pas déjà oublié çà, non ?

Le coup de pouce de Thalès de Milet :
A partir de ce raisonnement géométrique lumineux,
tout s'enchaîne très vite pour Eratosthènes
qui, en 205 avant JC, décide de mesurer cet angle "alpha"
Pour ce faire, Eratosthènes reprend le théorème
attribué par la tradition orale à l'un des 7 sages
de la Grèce Antique, Thalès de Milet. Car Thalès
de Milet, était venu, lui aussi, se balader en Egypte où
il aurait réussi la performance de calculer la hauteur de
la Grande Pyramide de Khéops sans la mesurer directement.
Thalès aurait tout simplement remarqué que le rapport
entre la taille d'un gnomon et son ombre était exactement
le même que le rapport entre l'ombre de la pyramide et sa
hauteur. Cette constatation devait passer à la postérité
sous le nom de "théorème des triangles semblables",
théorème que vous avez forcément appris à
l'école primaire sous le nom de "théorème
de Thalès". C'est probablement là le premier
théorème mathématique de toute l'histoire de
l'Humanité.

Les triangles AOA' et BA'B' sont semblables, donc AO / BA' = OA'
/ A'B'
par conséquent, la hauteur de la pyramide AO est égale
à BA' x OA' / A'B'
L'époustouflante démonstration d'Eratosthènes
:
Armé de ce précieux théorème, Eratosthènes
peut alors s'attaquer à la mesure de la circonférence
de la Terre. Il découvre que l'angle "alpha" est
à midi, le jour du solstice d'été à
Alexandrie, de 7 degrés.

Or, 7 degrés, celà équivaut à la 50ème
partie de la circonférence d'un cercle. Il ne reste plus
alors à Eratosthène qu'à se faire une petite
multiplication : estimant, d'après la longueur des voyages
des caravanes de chameaux, que Syène et Alexandrie sont distantes
de 5000 stades égyptiens (soit 157,5 mètres), il n'a
plus qu'à multiplier 5000 stades par 50 pour avoir le tour
de la Terre, soit 250 000 stades. Soit 39 735 kilomètres.
A 10 % près, c'est effectivement la circonférence
de la Terre. Impressionnant ... L'erreur vient essentiellement du
fait que la distance exacte Syène - Alexandrie n'est pas
de 5000 stades, soit 787,5 km mais en réalité de 701
km. Mais bon, on ne chipotera pas !!!

L'oubli :
Malheureusement, l'éblouissante découverte d'Eratosthènes
devait se perdre peu à peu dans les sables de l'histoire,
en particulier à cuase des guéguerres que se livrèrent
avec acharnement les différents successeurs d'Eratosrthènes.
Déjà, Eratosthènes lui-même avait porté
un premier coup de canif dans sa superbe démonstration, en
décidant arbitrairement de porter la circonférence
de la Terre à 252 000 stades afin qu'un degré de méridien
mesure exactement 700 stades. Eratosthènes était comme
çà : il aimait les beaux chiffres bien ronds. Comme
quoi, on peut être un génie et aimer tripatouiller
une drôle de cuisine ... cependant cet "ajustement"
ne faussait pas le résultat de façon conséquente puisque l'erreur
expérimentale due à la technique du gnomon est de toute façon
supérieure à cet "ajustement".

C'est à la mort d'Eratosthènes, en 195 avant JC,
que le jeu de massacre a réellement commencé, du fait
de ses successeurs. C'est tout d'abord Posidonius de Rhôdes
(135 - 50 avant JC) qui décida de réduire arbitrairement
la taille de la Terre afin de ramener ses proportions à celles
du monde antique connu.
Puis, un siècle plus tard, l'astronome Claude Ptolémée
(90 - 168 après JC) reprit ces mesures bidonnées dans
son ouvrage "l'Almageste". Et c'est cette carte allègrement
traficotée qui fut reprise par les atronomes arabes qui la
transmirent ensuite à l'Occident chrétien.
Et c'est cette carte qui donna enfin à un certain Christophe
Colomb l'idée de traverser l'Océan Atlantique pour
rejoindre les Indes : le chemin ne lui semblait en effet pas bien
long à effectuer ... En fait, le voyage dura infiniment plus
longtemps que prévu, et c'est en Amérique que Christophe
Colomb toucha terre ... mais ceci est une autre histoire ...
Si vous souhaitez en savoir plus sur la découverte d'Eratosthènes,
vous pouvez vous connecter au site ouaibe de l'Institut National
de la Recherche Pédagogique et de l'association "La
main à la pâte" créée par le prix
Nobel J. Charpak. Pour mieux comprendre notre Terre et les mouvements
apparents du Soleil dans le ciel, nous vous conseillons également
le livre très richement illustré "Les saisons
et les mouvements de la Terre", de Pierre Causeret et Liliane
Sarrazin, édité chez Belin dans la collection "Pour
la science". Pour plus de précisions, cliquez sur chacune
des vignettes ci-dessous.
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